INCLASSABLE RYUICHI SAKAMOTO !

Remarqué à la fin des années soixante-dix au sein du trio de techno industrielle Yellow Magic Orchestra aux côtés de Yukiro Takahashi et Haruomi Hosono, il flirte ensuite avec le jazz nippon (?) – les albums Thousand Knives of…, Summer Nerves & Kakutougi Session –, opère un détour par le Moyen-Âge avec le groupe Danceries – The End of Asia –, puis revient à la bidouille électro – The Arrangement avec Robin Scott, Field Work avec Thomas Dolby –, pour se lancer dans le rock épileptique : l’agité Left Handed Dream, avec Adrian Belew et Robin Thomson. La direction d’orchestre ne lui fait pas peur, comme en témoigne l’exceptionnel coffret objet-d’art zen Playing the Orchestra, en 1988. S’il est le partenaire régulier du Britannique David Sylvian (ex-Japan), ça ne l’empêche nullement de faire chanter la terre entière avec des rencontres tour à tour improbables ou géniales : Iggy Pop pour Neo Geo, Jill Jones, Brian Wilson, Robert Wyatt, Paco Ye et Youssou N’Dour pour Beauty – l’un de ses albums les plus accomplis, en 1990, où il introduit le chant traditionnel d’Okinawa – Dee Dee Brave, Super DJ Dimitry, Marco Prince, Debra Barsha, Houria Aichi et John Cage (!) pour Heartbeat, ou encore Holly Johnson et Andy Caine, pour Sweet Revenge

 

Comédien, voilà qu’il vole la vedette à Bowie pour Furyo d’Oshima, en 1983, signant en outre la BO, dont la chanson Merry Christmas Mr. Lawrence qui fera le tour du monde, immortalisée par David Sylvian. À partir de là, il signe de nombreuses partitions cinématographiques : Le dernier empereur, Talons aiguilles, Wild Palms, Snake Eyes… En 1998, pour Love is the devil de John Maybury, inspiré par la vie du peintre Francis Bacon, il s’oriente vers un style plus minimaliste, renouant avec une électro raréfiée, quasi bruitiste, qui devient, à quelques exceptions près, sa marque de fabrique – et qu’on peut apprécier dans les films qui suivent : Tabou d’Oshima (1999), ou Soie de François Girard (2007). Au cours des années quatre-vingt dix, lassé des pistes de danse ( ?), il cosigne avec le plasticien Shiro Takatani l’opéra Life, vaste spectacle faisant appel à une foule de vedettes du moment : musiciens, écrivains, intellectuels, etc – dont deux versions, l’une enregistrée à Tokyo, l’autre à Osaka, seront publiées (Raw Life Tokyo, Raw Life Osaka). La décennie suivante, en parallèle au cinéma, Sakamoto cultive un style moins sophistiqué, plus naturel et même relâché, nouant une relation heureuse avec Jacques Morelenbaum, ancien collaborateur de Jobim, pour une musique 100 % cool, qui épouse la nonchalance de l’inventeur de la bossa nova : Casa, A day in New York, In the lobby…

 

Ces dernières années sont marquées par de précieuses collaborations, notamment avec les guitaristes Christopher Willits (Ocean fire, Ancient future) et Christian Fennesz (Cendre, Flumina), ou encore l’électro d’Alva Noto (Vrioon, Insen, Revep…) : Sakamoto y intervient seul au piano, voire au synthé, dans des compositions essentiellement planantes – style qu’il adopte pour les deux très confidentielles BO Alexei and the Spring et Derrida (2003). Le cinéma hollywoodien le rattrape lorsqu’en 2015 Alejandro G. Inarritu lui demande de signer la partition de The Revenant, le réalisateur confessant (cf. note du CD) qu’il l’admire depuis l’époque où, programmateur radio, il diffusait le vinyle de Furyo (Merry Christmas Mr Lawrence) et qu’il : « il collectionna ensuite ses albums pour, trente ans plus tard, avoir ce privilège de travailler avec l’un de ses musiciens préférés ». Pour The Revenant, Sakamoto a d’ailleurs de nouveau collaboré avec Alva Noto, ainsi qu’avec l’Américain Bryce Dessner, cosignant trois titres avec ce dernier. Même lorsqu’il associe l’orchestre symphonique à l’électro, le musicien privilégie une sonorité sombre et minérale parmi les instruments. Chez lui – comme chez Philip Glass, par exemple –, on trouve quelques similitudes entre les thèmes qui parcourent des BO écrites à la même époque : c’est le cas pour celles de The Revenant et de Nagasaki : Memories of My Son (2015) de Yoji Yamada, figure de l’âge d’or du cinéma japonais.

Avec ASYNC, Ryuichi Sakamoto retrouve la raréfaction sonore d’un de ses albums les plus réussis… d’il y a vingt ans : la BO du film Love is the devil, évocation sombrement lynchienne du peintre Francis Bacon. Parti d’un choral de Bach taillé « en nuage », Sakamoto se lance dans un opus à la fois nébuleux et décanté, où l’austérité de son clavier se prend à la fois pour l’orgue du Cantor (andata) et le piano mystique de Satie (ZURE). Fasciné depuis l’adolescence par les sculptures sonores des Frères Baschet, découvertes à l’expo d’Osaka, en 1970, et plus tard, par celles du designer Harry Bertoia, voilà qu’il dissèque encore un peu plus sa palette, la polissant d’accords minéraux à la résonance discrète – async. Rien de flou pourtant dans ces armatures de métal un brin répétitives (disintegration), qui semblent se soulever et errer au gré du vent, fantômes traversés d’effluves romantiques (solari) se souvenant de Chopin – ubi. Sakamoto en fait un peu trop lorsqu’il explique qu’il aurait voulu que son CD sonne « comme la bande son d’un film de Tarkovski qui n’existe pas », mais en plaçant ici ou là des bruits feutrés – son pas dans la forêt, quelques gouttes de pluie et l’écho d’un shamisen (honj) –, il crée un espace envoûtant (walker), propice à la méditation. Même les rares voix – Paul Bowles dans fullmoon et l’ami David Sylvian lisant des vers du poète Arseni Tarkovski (père du réalisateur), dans Life, Life – ne font que se glisser entre les pierres, pour mieux se confondre avec la ligne indolente d’une musique détachée du monde, en apesanteur.

Ryuichi Sakamoto – async CD Milan 399 902-2. 1 h. 1 min. Poissons d’or

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